Le troisième colloque "Défense et Environnement" se proposait de dresser le bilan et les perspectives de la place du droit à l'environnement dans la réflexion stratégique européenne de défense. Ce fut également l'occasion de dresser l'état de la situation de l'océan arctique avec les collaborateurs de Michel Rocard, ambassadeur de France chargé des négociations internationales relatives aux pôles Arctique et Antarctique.
"L'Arctique, c'est 6.000 ans de tranquillité, de regard distant, poétique. Et, depuis trois ans, un basculement absolument total", avait expliqué Michel Rocard lors de sa nomination. "Devant la soif de nouvelles ressources de pétrole, ni les Américains ni les Russes n'accepteront qu'on interdise (leur exploitation). Il revient donc à la communauté internationale d'exiger des conditions techniques de respect de l'environnement infiniment supérieures à ce qu'on a pu faire ailleurs", avait-il estimé.
Divers enjeux interpellent l'environnement et les enjeux de sécurité.
La banquise font plus vite que le GIEC ne l'avait prévu. Dans les hypothèses les plus pessimistes, elle pourrait avoir disparu dès 2020. Diverses espèces sont menacées : l'ours polaire, le phoque... La fonte du permafrost (pergélisol) remet en cause les techniques de fixation des habitats humains, des oléoducs et des gazoducs. Au delà des écosystèmes locaux, c'est le rôle du pôle dans la genèse du climat qui peut devenir problématique : le pôle est considéré comme le moteur du "tapis roulant" du climat par la ciculation thermohaline (l'antarctique constitue l'autre moteur dont le rôle avait été jusqu'alors négligé voire ignoré par le GIEC et de nombreux spécialistes). La fonte des glaciers, en adoucissant l'eau sursalinisée qui remonte par le golf-stream, peut perturber la plongée des eaux vers les profondeurs et, de ce fait, ne plus "tirer" le gulf stream comme actuellement. La disparition du climat tempéré européen constituerait un risque considérable pour son agriculture.
Le développement des routes maritimes dans la proximité du pôle ferait de celui-ci une zone potentiel de tensions si les règles n'étaient pas clairement fixées. Cela modifierait également la géopolitique des zones actuelles de transit, notamment celle de l'énergie fossile. Selon la route empruntée (route russe, route américaine, route directe à plus long terme), les économies seraient de 40 à 50% par rapport au trajet empruntant le canal de Suez sans compter l'absence d'écluses, la diminution des droits et, éventuellement, le recul de la piraterie ! Le développement du trafic est pour l'heure seulement embryonnaire du coté russe. Mais, avec la disparition des glaces, il n'est pas impossible de voir se former à terme des autoroutes des mers avec des navires géants d'un nouveau type pour transporter les hydrocarbures.
Le partage des nouvelles ressources arctiques peut déboucher sur de nouvelles tensions. L'enjeu est pour l'instant mal calibré : il représenterait entre 6% et un quart des ressources non découvertes dans le monde. Tout dépend également des zones. Beaucoup des ressources en gaz sont a priori en zone russe. Mais il faut également considérer les ressources minérales (diamant, uranium, cuivre, nickel...) et les ressources halieutiques. L'arctique représente la zone de pêche la plus riche en cabillauds dont 90% proviennent de la mer de Baren. Les changements climatiques peuvent contribuer à compliquer encore plus la situation en modifiant l'équation et la répartition des ressources.
L'arctique est enfin l'océan le plus nucléarisé du monde. Pour une raison simple : du pôle, on peut "arroser" toutes les grandes puissances du monde.
Les russes ont déployé les plus grands moyens. L'Europe, les USA et le Canada doivent donc rattraper leur retard s'ils ne veulent pas abdiquer dans cette guerre stratégique de position.
Laurent Mayet, président du cercle polaire et conseiller auprès de Michel Rocard dans son rôle d'ambassadeur, rappelait lors de cette conférence que les russes avaient symboliquement planté leur drapeau à 4000 mètres de fond à la hauteur du pôle géographique. Cette prouesse venait rappeler que les Russes demandent une extension de leur plateau continental. De ce fait, l'arctique ne constitue pas seulement une "sentinelle du réchauffement climatique", il est un terrain d'exercice des modes possibles d'une nouvelle gouvernance internationale.
L'Europe, et particulièrement la France, n'est pas riveraine de cet océan dont, stratégiquement, écologiquement, économiquement, nous ne pouvons pas nous désintéresser. Mettons à part le cas de l'Islande qui, précisément, rechercherait une autonomie plus complète. Or, tous ces enjeux dépassent largement le cercle des Etats concernés.
Ces derniers veulent au contraire définir leur droit souverain dans la zone. Ils ont commencé par la convention de Montego Bay. Ce cadre ne règle pas le sort de la zone internationale de l'arctique (une zone centrale et une seconde petite zone), patrimoine mondial de l'humanité. Faut-il limiter la gouvernance internationale à cette zone comme le souhaiteraient certains experts américains et anglais contre l'avis du Canada (cf. l'article référencé ci-après) ? Faut-il ajouter un nouveau traité international comme l'avait proposé Michel Rocard ?
Une certitude : le débat sur l'océan arctique n'est pas appelé à se perdre dans les glaces. Il constitue un des éléments stratégiques des équilibres environnementaux et militaires de demain.
Patrice HERNU
3 juillet 2009
A partir d'un des sujets abordés à la conférence "Défense et Environnement" du 2 juillet 2009. La vidéo des intervenants esr en lien ci-dessous.
Note : Le continent Antarctique fait l'objet d'un traité de 1959 : aucune activité n'y est autorisée. Le continent est géré par 48 Etats. La zone est complètement démilitarisée.
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